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Traduction et numérique : le deuxième tournant

Par Claire Larsonneur

 

   C'est d'abord en terme de formats et d'outils que la révolution numérique a bouleversé la traduction sur les vingt dernières années : les traitements de texte puis les mémoires de traduction, les outils de segmentation et de terminologie et enfin les plate-formes en ligne ont permis un traitement automatisé et industriel des documents. Ce premier moment du numérique, soutenu par les grandes agences comme Trados ou Lionbridge, se caractérise donc par l'optimisation des processus, avec une accélération des cadences, un éclatement des tâches, une segmentation du contenu et une standardisation du produit. Soit en termes économiques, une véritable taylorisation de l'activité, qui a conduit à un abaissement des coûts et donc des revenus des traducteurs. La conférence internationale Tralogy atteste de l'influence décisive et durable de telles technologies.

 

Deuxième révolution

 

   Mais on assiste depuis 4 ou 5 ans à un deuxième moment du numérique : outre le processus de traduction, le document source lui-même et les modes de communication sont conçus par et pour le numérique. Citons la lecture des journaux sur Internet, la diffusion des livres électroniques appelée à se démocratiser grâce aux tablettes, la vente et le marketing qui se font en ligne et adossés à des réseaux sociaux. Même les jouets ou les objets du quotidien peuvent désormais inclure des applications, c'est-à-dire du texte, de l'interface et du code. Cela induit une recomposition en profondeur de notre rapport à l'écrit, car les documents électroniques sont retouchables par nature, souvent assortis d'un abondant paratexte comme les commentaires des internautes, les nuages de mots-clefs, les dossiers associés. La lecture n'est plus nécessairement linéaire mais peut être enrichie par l'hypertexte de liens et parfois segmentée en fenêtres. Autant de points de différence avec les documents papier. En outre le modèle de diffusion n'est plus vertical mais viral ou rhizomatique et la distinction entre les professionnels du texte et les amateurs s'estompe : la notion d'auteur, et d'autorité s'en trouve fortement bousculée, avec toutes les répercussions économiques et juridiques que l'on imagine. 

 

   En communication, médias et marketing, ce deuxième tournant numérique est désormais largement amorcé. Plutôt que de travailler principalement sur le produit, le secteur opère une mutation vers un marketing de contenu et de relations. Moteurs de recherche et réseaux sociaux permettent d'établir des profils d'utilisateurs très précis et génèrent des quantités de données considérables, souvent multilingues, que les entreprises cherchent à exploiter au mieux. Des secteurs d'activité comme le data mining et le CRM (customer relationship management) se développent très vite. Comme les stratégies de communication des entreprises privilégient désormais une présence en continu sur les médias numériques, les besoins en traduction changent : il peut être intéressant de négocier une forme de « maintenance textuelle » sur des sites web.

 

   Paradoxalement une telle évolution du marché remet à l'honneur la qualité des textes, la finesse de la langue, la pertinence de la narration et une connaissance approfondie des codes culturels. Les meilleures stratégies marketing sont en effet celles qui permettent un lien personnalisé et robuste avec les clients. Ce n'est pas avec des coupons ou des jeux-concours mais par une maîtrise fine du langage et des arts du récit que l'on captive son auditoire. Red Bull l'a bien compris dont la campagne de lancement en France a très habilement joué sur les codes culturels, par le biais des références à la Révolution française et de nombreux jeux de mots. Autre exemple, le travail de leur stagiaire traductrice a permis à la société Dreamzer de « pet games » de découvrir que les pré-adolescentes s'intéressaient plus à l'écriture collective d'histoires mettant en scène les animaux sur leurs forums qu'au dressage virtuel de leur chien sur l'interface dédiée. 

 

   Autrement dit, on assiste à une scission du marché de la traduction entre une production de masse, standardisée et industrialisée, et une activité plus diversifiée, plus créative, de qualité, réclamant des compétences nouvelles et la maîtrise de nouveaux modes de production de contenus. 

 

Quelles formations pour quels traducteurs ?

 

   L'Université Paris 8 a fait le pari d'ouvrir, en 2006, le master T3L de traduction dont un parcours est dédié à la traduction numérique (il existe un autre master semblable à l’Université Rennes 2). Le suivi des étudiants depuis 7 ans a révélé une grande diversité de parcours professionnels et des évolutions de carrière rapides. Statistique étonnante, les trois quarts sont devenus salariés sur des bases de départ plutôt correctes entre 24 000 et 30 000 euros brut par an ; le quart restant a souvent choisi de monter une structure en auto-entreprenariat ou de vivre à l'étranger. Quelques-uns ont trouvé un CDI mais la plupart d’entre eux alternent entre CDD et période de travail comme indépendants ; il n'est pas rare qu'ils aient connu deux ou trois entreprises en trois ans. Ces profils se caractérisent donc par une forte mobilité et l'intégration au sein d'équipes diversifiées, ce qui n'a rien d'étonnant dans le secteur de l'économie numérique. Les comparateurs de prix les emploient pour gérer les descriptions de catalogue et les interfaces client ; les médias multicanaux les emploient pour structurer une information bilingue ; dans les jeux vidéo en ligne ils opèrent comme « community manager » et localisateurs. Beaucoup commencent comme webmestres rédactionnels bilingues ou assistants marketing et évoluent pour devenir analystes contenu web, chargés de communication, chargés de marketing à l'international ou encore analystes sémantiques. Les intitulés de poste eux-mêmes sont intéressants : les diplômés en traduction et numérique n'interviennent plus uniquement en bout de chaîne pour traduire un document déjà stabilisé mais sont associés comme analystes ou experts à la conception des documents et à l'élaboration des stratégies de communication en ligne. Enfin se confirme la demande de la maîtrise de trois langues plutôt que de deux.

 

   D'un point de vue purement économique, le « tournant numérique » que l'on décrit ici tend à brouiller les frontières entre les domaines professionnels de la traduction, de la veille multilingue, du marketing et de la communication en ligne. Il remodèle également en profondeur la conception du métier : le traducteur numérique alterne entre salariat et activité libérale, travaille en équipe, intervient au moins autant en amont qu'en aval de la production de contenu. Cela nous invite bien sûr à repenser la formation des traducteurs, en y donnant une place de premier plan aux compétences numériques, à la fois en terme d'outils de traduction, de maîtrise des techniques web et de réflexion sur l'objet numérique, en développant leurs aptitudes à l'écriture et en les formant aux enjeux de la gestion de données et du marketing.

 

 

Pour aller plus loin 

 

- Le site de Fyp éditions, maison spécialisée dans l'innovation et le numérique

 

- Le passionnant site de l'Institut de Recherche et d'Innovation de Pompidou dédié aux digital studies

 

- Le portrait des métiers liés à Internet