Magazine


  	
Version imprimable

"Le Poisson et le bananier" de David Bellos – Extension du domaine du traduire

 

« Le Poisson et le bananier » de David Bellos – Extension du domaine du traduire

(Propos recueillis par Camille Bloomfield)

Il est rare qu’un livre sur la traduction reçoive autant d’échos auprès du grand public que celui de David Bellos, Le Poisson et le bananier – une histoire fabuleuse de la traduction (traduit en français par Daniel Loayza, avec l’aide de l’auteur, Flammarion, 2012). Journaux et revues (Le Monde, Le Figaro, Le Nouvel Obs, The Guardian, La Vie des idées, Huffington Post, Le Temps), blogs (La République des livres, MyGengo), radio (France Inter, France Culture), sans compter les petites vidéos telles que celle-ci ou encore celle-là, dont le nombre de vues, quelques mois à peine après la parution de l’ouvrage, avoisine les 14 000 : les médias ont largement relayé – et encensé, pour la plupart – le livre de David Bellos.

Est-ce dû, pour les anglophones du moins, à l’alléchant titre anglais « Is that a Fish in Your Ear ? Translation and the meaning of everything » ? Ou au ton décontracté et souriant, très pédagogique, constellé de paraboles, anecdotes et métaphores, qui rendent la lecture de l’ouvrage si facile – et que restitue à merveille la traduction française ? Est-ce dû à l’humour British, ce « wit » qui caractérise le style de l’auteur ? Quand on suggère à David Bellos, d’ailleurs, l’idée de la traduction comme forme de « wit » – que certaines définitions présentent comme des « connections entre des idées qui éveillent l’amusement et le plaisir » (« connections between ideas that awaken amusement and pleasure ») – il répond : « The triumph of levity over gravity is the greatest achievement of the human mind » (le triomphe de la légèreté sur la gravité est le plus grand accomplissement de l’esprit humain), et signe : « D. Bellos on behalf of Louis Blériot, Wilbur Wright et al. »

Derrière cet aspect avenant, David Bellos ne s’avance pas pour autant sur la pointe des pieds pour défendre ses idées : chaque chapitre semble consacré à déconstruire une idée reçue, à dévoiler un présupposé, à briser un « mythe » de la traductologie. De l’inutilité de craindre une uniformisation linguistique, des sens véhiculés par les mots mêmes de « traduction » et « translation », de l’absurdité de croyances telles que « Une traduction ne saurait tenir lieu de l’original », de la fiction d’un quelconque « air étranger », du mythe de la traduction littérale, et des notions de « fidélité », voire de « sens » : en voici quelques exemples parmi tant d’autres. C’est aussi sur cet aspect que nous avons voulu l’interroger, et sur son rapport à d’autres auteurs qui sont, d’ordinaire, largement mentionnés sur ce type de sujet.

 

Dans Le Poisson et le bananier – une histoire fabuleuse de la traduction, vous avez voulu populariser, démocratiser, le thème de la traduction. En quoi pour vous cette position du traducteur pourrait dépasser le champ de la littérature et des sciences humaines et servir de base à une politique de l’accueil, une citoyenneté des identités multiples, voire une école de l’autre ?

 

Populariser, oui, mais surtout expliquer, dans les limites de mes moyens. Mon livre s’adresse principalement à ceux qui ne pensent pas souvent, ou beaucoup, à la traduction. Ce sont eux – la vaste majorité de nos concitoyens – qui sont les consommateurs de l’activité des traducteurs, sous la forme de bulletins d’information, de journaux, de films, de programmes télé, de BD ou de règlements européens. J’ai voulu leur ouvrir un peu les yeux sur le monde où ils vivent. Je ne sais pas si cela s’appelle « démocratiser », mais je crois que c’est utile.

 

De manière plus générale, il semble que vous mettiez un point d’honneur à ne pas mentionner certains textes « classiques » de la pensée de la traduction, de ceux qui sont le plus souvent cités (Berman, Benjamin…). Le refus d’une certaine théorie de la traduction, tout comme le refus de certains poncifs que vous déconstruisez dans votre livre, peut-il être compris comme une sorte de « pied-de-nez » à l’institution universitaire ? Si oui, pourquoi ?

 

Je suis un enfant de l’institution universitaire,  devenu l’un de ses piliers les plus vétustes. Comment pourrais-je lui faire un pied-de-nez ? Fi donc ! Je suis assez certain d’avoir fourni davantage de cours et d’avoir corrigé davantage de copies que MM. Berman, Benjamin et Steiner réunis.

Il est vrai par contre que j’ai peu d’estime pour « Die Aufgabe des Übersetzers », l’essai que Benjamin a consacré à la traduction en 1923. J’ai publié une analyse des confusions et des contradictions de Benjamin en ce qui concerne la traduction dans Cambridge Literary Review en 2010 ; je n’ai pas voulu répéter la démonstration dans mon livre.

Cette analyse m’a apporté quelques lettres de remerciements : il paraît que je ne suis pas le seul à douter du bien-fondé du prestige de Benjamin dans le monde universitaire de la traduction.

La grande erreur de Benjamin est d’annoncer de façon axiomatique, sans la moindre argumentation, qu’il n’y a qu’un seul aspect de la traduction qui mérite notre intérêt, et c’est la traduction des grands textes littéraires. Steiner et Berman, les propagateurs de la pensée benjaminienne dans les domaines anglais et français, sont prisonniers du même préjugé.

Il n’y a aucune raison a priori de restreindre le champ de la traductologie de façon si radicale. J’ai essayé de montrer dans mon livre la vaste étendue et la complexité fascinante de l’acte de traduction dans tous les domaines et à tous les niveaux. Benjamin, Steiner et Berman n’ont pas grand chose à dire sur ce qui constitue peut-être 99% de l’activité des traducteurs, dans le monde contemporain comme dans l’histoire. Voilà pourquoi je n’ai eu guère de raison de les citer.

Je dois dire aussi que je me méfie beaucoup de tout ce qui, dans le discours sur la traduction, fait surgir la notion d’une « langue première », d’un « langage pur » ou du « pur langage ». Pour moi, cette terminologie appartient au mysticisme. Comme je le dis dans mon livre, la traduction est ennemie de l’ineffable.

Une autre nom absent de mes propos : Jacques Derrida. La raison en est simple : je ne le comprends pas.

 

L’intraduisible est une pensée de la traduction qui s’est développée depuis la publication de Vocabulaire Européen des Philosophies, Dictionnaire des  Intraduisibles (dir. Barbara Cassin, Le Seuil, 2009). Cet intraduisible, on peut le résumer comme une attention au frottement, à ce qui s’oublie dans le passage d’une langue à l’autre, et donc à un retour à la langue source pour renseigner la langue d’arrivée. Qu’est-ce que vous pensez de ce terme que vous ne reprenez pas à votre compte ?

 

Je n’ai pas encore eu le plaisir de lire le volume de Barbara Cassin. C’est impardonnable ! Mais, telle que vous la décrivez ci-dessus, la « pensée de  l’intraduisible » ne m’intéresse pas beaucoup. Qu’ils appartiennent au lexique de la philosophie ou à l’argot du troisième dessous dans Les Misérables, les « mots » pris séparément ne constituent pas l’objet de l’activité du traducteur. Ce qui se traduit, ce sont des textes ou des énoncés. Un « retour à la langue source pour renseigner la langue d’arrivée » me semble une autre façon de nommer les processus d’emprunt, de calque et de xénisme qui sont très largement documentés et commentés dans mon livre. Mais je réagis à votre paragraphe, non à Barbara Cassin !

 

Parmi les idées reçues que vous déconstruisez, il y a celle de « langue maternelle », ou « langue native », dont vous expliquez que, contrairement à ce que son appellation sous-entend, elle peut, en fait, s’acquérir progressivement. Votre démarche vise-t-elle, par ce type de déconstruction, à libérer des envies de traduction, à décomplexer de potentiels traducteurs qui seraient rebutés par autant d’impératifs couramment répandus ?

 

J’ai voulu rendre évidentes et compréhensibles les bizarreries du vocabulaire que nous continuons à utiliser pour parler des langues que nous parlons.  Derrière cette démystification des illusions nominales, il y a bien sûr une volonté de dénoncer de nouveau les fausses équivalences entre nation, ethnicité, culture et langue. Je ne fais que répéter les conclusions fondamentales auxquelles est arrivé le grand linguiste et anthropologue Edward Sapir à l’aube du 20e siècle après des recherches bien plus  savantes que les miennes : il n’y a aucun rapport entre la langue, la culture et l’implantation géographique d’une communauté quelconque. Ce sont des variables autonomes et indépendantes.

Les niveaux de maîtrise et de la langue source et de la langue cible nécessaires pour faire du bon travail dans le domaine de la traduction – au tribunal ou dans l’industrie, en poésie ou au théâtre – sont en effet intimidants. Il n’y a pas de recette miracle pour fabriquer des traducteurs de haute volée, qui ne seront jamais très nombreux. Si par hasard mon livre devait en plus « décomplexer de potentiels traducteurs », tant mieux !

 

 

 

Pour aller plus loin :

-       Lire quelques extraits du livre sur Fabula

-       La bibliographie de David Bellos